Cultiver l’art de vivre en famille

La journée de travail a été longue et difficile. C’est un soir d’automne pluvieux et froid. Je traîne un mal de dos depuis belle lurette. Le plus jeune n’est pas content. Normal, il ne vit que pour la piscine, mais ce n’est pas son soir. Je fais abstraction de tout. Nous embarquons dans le métro. Nous arrivons à notre destination. Le cadet se prend un livre. Peu à peu, l’aîné et ­moi-même entrons dans notre bulle.

Nous serrons la main de notre guide en nous agrippant les poignets. À raison. Qui aime une poignée de main molle ? ­Nous nous regardons dans les yeux. Salutations. Même si le cadet ne fait pas partie de la séance, il participe au protocole. Au vestiaire, des ados parlant fort se font rappeler à l’ordre par un adulte. Ils s’excusent et continuent de s’habiller. Pas de scène. J’enfile mon vêtement blanc et je me dirige vers la grande salle. Je salue tour à tour toutes les personnes qui s’y trouvent en commençant par les plus expérimentés. Chacun tente de le faire avec le plus grand respect. On peut même entendre des adultes vouvoyer des ados et ­vice-versa.

Soudainement, les plus gradés commencent un échauffement pendant que notre guide part se vêtir. Nous courons en rond en comptant très fort dans trois langues différentes. Quelqu’un tombe. Tout le groupe s’arrête. Nous relevons la personne en question. Elle va bien. Nous continuons. Le groupe s’immobilise et enchaîne avec une série de figures d’étirements. Notre guide reprend le bâton, et le groupe module le mouvement en une suite d’attaques. Pour certains, il y a déjà à ce stade une souffrance corporelle. Nous formons des équipes au travers de ce groupe, qui comprend des adeptes âgés de 10 à 75 ans. Puisque je reviens d’une opération assez importante au dos, on m’assigne une personne d’expérience pour prendre soin de moi. On nous dirige vers des exercices d’autodéfense. Lorsque nous déstabilisons notre équipier, nous l’accompagnons dans sa chute. L’important n’est pas de vaincre, mais de contrôler.

Depuis le début, tout se fait de manière graduelle. Du plus lent au plus rapide, mais toujours avec la même application aux détails de la technique. Nous prenons des épées en styromousse. Durant les explications, une maman est dans sa tête et perd le fil des explications. Notre guide assène un petit coup d’épée sur l’épaule de son fils : « ­Dis à ta mère d’écouter ! » ­Tout le monde éclate de rire. Notre guide refait un exemple de technique avec le fils, qui fait bien ça. Tout le monde félicite le
jeune homme.

Nous terminons la séance en faisant des exercices de respiration. Alors que nous nous plaçons en rang afin de clore le cours par une salutation, notre guide nous rappelle la chance que nous avons d’être en santé. Certains de nos confrères et consœurs sont cités en exemple pour avoir réussi à traverser des épreuves de réadaptation physique. Un message aux ados concernant l’aide qu’ils peuvent offrir à leurs aînés. Nous nous changeons rapidement et le plus calmement possible pour laisser place aux suivants.

Dans la description que je viens de faire, j’aurais pu utiliser les mots suivants : karaté, aïkido, kata, ceinture noire, kancho, sensei, dojo, kimono, katana, etc. Ces mots sont importants. Dans un autre contexte ou pour les profanes, ils peuvent être impressionnants. Mais ils sont accessoires à quelque chose de plus grand. Ils font partie d’un lieu, d’un amour, d’une passion que l’on peut transporter avec soi et qui mérite d’être partagée même avec des gens qui ne connaissent pas cette discipline.

Pour ma part, j’ai fait plusieurs choses dans ma vie (hockey, soccer, musique etc.). Rarement ­ai-je pratiqué quelque chose d’aussi complet. Les ­Grecs anciens disaient : « ­Un esprit sain dans un corps sain. » ­Voilà ! ­Je n’ai pas assez d’un texte pour transmettre tout ce que cette discipline m’a apporté et tout ce que cela pourrait m’apporter dans le futur. Je dirais qu’en plus d’être fier de ­moi-même et de mes enfants, je suis attentif au ­bien-être, à la fierté et l’estime des autres enfants et de leurs parents. Ça commence à ressembler à une famille ou même à une fierté collective. Nous avons tous besoin de ça. Si la vie nous met au défi, je trouve qu’il est bien de dire « Ça va bien aller ! ». Mais d’où je viens, la technique a préséance sur la pensée magique, et je suis obligé de vous en proposer une meilleure, car ça se peut que les choses aillent mal ou qu’elles soient pires…

Je vais faire de mon mieux pour moi et pour les autres.

Comme ça, quoi qu’il advienne et même au travers de petits gestes, j’aurai laissé derrière moi un legs empli de richesse. Et vous ?

MARC LEFEBVRE
Artiste dans l’âme et papa blogueur Nanny Secours

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Par Marc Lefebvre

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